lundi 11 septembre 2017

"S'il ne restait qu'un chien" : entretien pour L'Humanité Dimanche

Vous êtes normand. Une raison peu suffisante pour écrire S’il ne restait qu’un chien consacré au port du Havre... N’est-ce pas finalement en pointant la focale aussi précisément une manière d’aborder l’histoire de France ?

À l'origine, le livre ne devait pas mentionner « le Havre » : je craignais qu'une telle précision ne rabote le propos général, l'isole dans un régionalisme qui, s'il est en soi respectable, ne correspondait pas à ce que j'avais en tête (surtout lorsque j'ai réalisé, en cours d'écriture, qu'on allait célébrer ses 500 ans en 2017...). Ce port est une allégorie. C'est le Havre, mais c'est surtout la France et plus encore la planète Terre, c'est cinq siècles et une portion de l'histoire humaine. La fresque m'importait plus que les seuls contours de la ville – quand bien même celle-ci m'est chère et que le texte compte des références qui lui sont propres. Mon éditrice m'a assuré que la mention du nom du port, en quatrième de couverture, permettrait, au regard de l'abstraction possible du poème, de matérialiser le propos et donc de lui faire gagner en force, de le rendre plus sensible et d'offrir des prises historiques et politiques au lecteur, sans rien ôter de l'intention première – elle m'a convaincu, têtue qu'elle est.

De nos frères blessés, votre précédent livre empruntait un chemin vers la langue poétique tout en demeurant roman. Ce livre en prose est-il un pas supplémentaire et assumé dans l’évolution de votre œuvre et votre rapport à l’écriture ?


J'ignore encore s'il s'agit d'un pas de côté ou d'un pas de plus ; cela tient en tout cas d'une même marche et d'un même mouvement, sans autre forme de calcul. Ce texte m'est venu sans y penser vraiment : j'étais en train de travailler sur un récit – qui n'est donc ni de la fiction, ni de la poésie – quand, en écoutant l'un des disques du rappeur D' de Kabal, dont je connaissais déjà l'œuvre, a surgi l'idée d'écrire un texte en vers libres sur ce port : un long poème qui aurait pour finalité d'être dit, scandé, mis en musique.


Vous contez en une quarantaine de pages, cinq siècles d’histoire. La concision est l’un de vos paradigme ; néanmoins, peut-on y voir une forme de contrainte esthétique ou une concession accordée aux modes littéraires dont vous vous tenez pourtant à l’écart et à la dictature de l’immédiateté ?

Rien ne vous autorise à me croire, mais je réponds par la négative à vos deux propositions. Cela correspond à quelque chose de très intuitif, chez moi, comme lecteur et jeune auteur : je ne lis que peu de gros ouvrages – ils m'apparaissent souvent volubiles, liquides, complaisants. J'ai plus d'affection pour le Cohen d'Ô vous, frères humains que pour celui de Belle du Seigneur ; j'aime mieux, en matière de rythmes uniquement, le Céline des pamphlets que l'auteur jacasse de Nord. C'est un critère qualificatif irrecevable et subjectif au possible, j'en conviens tout à fait. Je prise les aphorismes, les vers, les pages qui serrent les dents ou éclatent de rire pour mieux repartir. Camus romancier me touche peu mais l'essayiste et le journaliste qu'il fut maniait la fermeté du verbe sans jamais sombrer dans la sécheresse ; c'est parfois saisissant. Limer me semble tenir d'une sorte de politesse : il y a tant à découvrir que ce que j'ai à raconter ne vaut pas 600 pages et le temps qui s'ensuit. Je lis toujours une dizaine d'ouvrages en même temps, passant de l'un à l'autre, d'un chapitre à un paragraphe, deux par veste et le double sous l'oreiller ; je rends grâce aux écrivains qui tirent droit ! La contemplation m'est difficile et je tourne vite en rond : vilains défauts... Ce n'est donc pas un « paradigme », pas même un choix ; seulement la forme qui s'est imposée à moi jusqu'ici.

Le port use de la première personne du singulier pour se raconter. Ce procédé d’anthropomorphisme ne fait-il pas, peut-être à son corps défendant, un peu ombrage à ceux qui l’ont construit, entretenu et fait vivre, à savoir les ouvriers ?

Votre question est difficile. Choisir, c'est bien sûr tronquer. Raconter, avec De nos frères blessés, la vie de Fernand Iveton revenait à pousser dans l'ombre ses camarades, pieds-noirs ou arabes : tout procédé narratif implique une sélection, avec ce qu'elle suppose d'arbitraire. Mais il faut bien trancher, sauft à n'écrire que des récits « choraux » avec le même nombre de lignes pour chaque protagoniste – sur cinq siècles, l'affaire se gâte ! Il me semble néanmoins que ceux qui façonnent le port peuplent l'ensemble du poème : des « bougres » de l'ouverture aux « dockers » qui s'avancent aux abords de la fin. Il me semble que les charbonniers et les calfats ne participent pas du décor et que les barricades ne s'érigent pas toutes seules. La construction de ce livre-disque s'est, dès le départ, faite sur le seul désir – assez casse-gueule – de donner vie et voix à une entité hybride de 10 600 hectares. Pour ce port, comme personnage, il n'existe pas seulement le prolétariat et la bourgeoisie, comme zones étanches et hostiles ; il y a l'Homo sapiens. Le personnage échappe donc, parfois, à ses créateurs et ses acteurs historiques pour devenir un être de fiction – la tâche de l'auteur consistant à se montrer fidèle à son intuition artistique plus qu'aux innombrables sensibilités contradictoires qui traversent, comme toujours, l'objet dont il s'est saisi...

Il semble flotter dans ce texte souffrances, mort et désolation. Les hommes paraissent désincarnés ou veules. Vous imposez une mise à distance au point d’accorder davantage de crédit à un chien ou du moins d’en faire une hypothèse. Cette noirceur ne cache-t-elle pas un appel à la lutte et à la résistance d’autant que le seul instant de lueur du livre fut l’arrivée d’« un drôle de spectre qui gâta le sommeil des importants ?

Cela pourrait sonner comme une pudeur de romancier, mais non : le « je » du livre, celui du narrateur, ne m'est pas superposable. Je ne nie pas qu'il puisse, ici ou là, me rencontrer mais il s'agit bien d'une création : ce personnage a cinq siècles derrière lui et a vu défiler traite négrière, expéditions coloniales, guerres mondiales (dont une qui l'a réduit à néant), nouveaux modes de production, gouvernements, crises économiques, passions, beauté, sales coups et quantité incalculable d'hommes, de bêtes et de machines. Il ne nourrit, en effet, pas une vision particulièrement lumineuse de tous ceux qui ont fait ce qu'il est. Mais la misanthropie est un remède paresseux ; ce qui l'en sauve ? la lutte et l'amour, oui. A pesar de todo, dit la belle formule espagnole : malgré tout... Deux accrocs, deux encoches, des coins de page que l'on plie : les deux brèches de l'existence. Le flux continu et anonyme des hommes s'arrête face à « Jules » ou au « Gros Louis » : deux mauvaises têtes, l'un syndicaliste et l'autre anti-colonialiste. Le port n'a rien d'un héros lui-même : il est devenu l'un des leurs tout en maintenant quelque distance naturelle – il reste face à une « espèce » qui n'est pas la sienne et dont il est, à la fois et éternellement, le captif et la muse. Le chien apparaît comme la figure, classique, du cynique antique ; c'est le kynós, le réfractaire, celui qui mord, vadrouille et baise à sa guise. Le chien se moque de la Civilisation, celle dont le port est le fruit, l'instrument, le guerrier et la victime. Mais le chien est aussi celui que l'on soumet, dresse, force à donner la patte. C'est l'animal que l'on chérit et redoute de concert : il est « dieu-le-chien » d'Artaud et la bête massacrée par un abbé sous la plume de Maupassant ; il est celui que l'on rabaisse constamment (son existence même constitue une insulte ordinaire : « sale chien ») mais qui jouit d'un odieux privilège (il demeure assez digne, aux yeux des individus que le port croise, pour n'être pas jugé comestible et mis en boîte). Le chien est cet animal que Nietzsche soigna un jour, en dépit de sa détestation de la pitié, et c'est lui qui, dans le superbe Anima de Wajdi Mouawad, « humanise » enfin des pages particulièrement noires. J'entrevoyais une complicité évidente entre ces deux êtres, le port et le chien : un jeu de miroir, une même ambivalence constitutive au sein du règne humain.

Après Iveton et désormais « ce spectre », quel lien entretenez-vous avec le mouvement communiste ?

Ambivalent, lui aussi ! C'est un mot qui fait partie de la maison, disons. Je laisse à Badiou le soin de savoir si, véritablement, il est pertinent, dans ce troisième cycle historique qu'il évoque, de le maintenir en vie après les crimes du siècle dernier. Réduire le « communisme » à l'usage assassin qu'en firent les États bureaucratiques n'a pas plus de sens que d'attribuer les atrocités – incommensurables – des régimes capitalistes à la « démocratie » dont ils se réclamaient à grands cris (et se réclament encore), c'est certain. La mémoire des communistes hétérodoxes et hérétiques m'entoure, celle des marxistes ou des marxiens critiques aussi – Victor Serge plus qu'Aragon. Le drapeau rouge m'est cher, mais je l'aime encore mieux flanqué de noir : il ne faut rien céder au centralisme à tout crin, au culte léniniste du parti ou à celui du leader, à la rigidité doctrinale ou à l'étatisme forcené. Le mouvement communiste international eut pour lui de produire une contre-société populaire, de peser dans les luttes pour l'indépendance du « tiers monde » et d'opposer un contrepoids provisoire à l'hégémonie capitaliste. À quel prix, la chose est entendue, et la page de ce mouvement de masse est tournée. La question n'est donc plus, à mes yeux, de savoir s'il faut le ressusciter mais de voir comment cette tradition, vaste et discordante, peut approvisionner, pour le siècle présent, le grand chantier de l'émancipation. Un chantier ouvert, pluriel, audible et soucieux des impasses passées ; un chantier attentif à tout ce qui, de nos jours, cogite, s'agite et sort des vieux radars.

Le texte est mis en musique par D’ de Kabal et le collectif « Trio Skyzo Phony ». La musicalité de votre plume renvoie à François Villon ou Léo Ferré : est-ce pour cela qu’est née l’idée d’un CD suivi désormais de concerts – comme dernièrement au canal  93 – ou a-t-il été d’emblée pensé comme un ensemble ? Par ailleurs, est-il amené à se poursuivre sous ses deux formes ? 

D'emblée. J'ai mené ce texte jusqu'à son terme pour qu'il existe « sur scène ». Je n'aurais pas publié ce poème, autrement : il serait resté dans mes carnets ou mes brouillons d'ordinateur. Je l'ai écrit en imaginant la voix portuaire de D' de Kabal – j'avais, dans une veine voisine, aimé le travail de Denis Lavant et de Serge Teyssot-Gay sur les poèmes d'Attila József. Ou le disque de Lavilliers d'après « La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France ». Mais je ne m'occupe en rien de la vie que mène notre disque aujourd'hui : D' et le trio se chargent seuls de trouver des salles ou d'organiser des lectures.

Le thème du livre percute l’actualité politicienne récente dans la mesure où le Premier ministre est le Maire du Havre. Que vous évoque cette collision ?
 

Que le hasard ne manque pas d'humour ! Je m'attarde assez peu sur les personnalités au pouvoir, à vrai dire : mon regard se porte sur les structures qu'elles incarnent et qu'elles façonnent, sur les traditions idéologiques qui sont les leurs. Le gouvernement Macron est salutaire pour une seule raison : il met au jour, de manière définitive, la grande alliance des libéraux de droite et de gauche, l'unicité profonde du système oligarchique. La moitié du pays n'a pas voulu se rendre aux urnes lors du dernier scrutin et ce régime doit presque tout au très bancal « barrage républicain » : il n'est dès lors plus question de « politique », seulement de gestion.


Enfin, votre livre se conclue par cette formule « France, Kanaky, janvier 2017 ». Kanaky étant la désignation de la Nouvelle-Calédonie par les indépendantistes. N’est-ce pas une contradiction de votre part d’apposer ces deux termes ou est-ce pour subtilement pour rappeler le rôle coloniale que joue encore la France notamment dans les dits « Dom-Tom » ? 

C'est très simple : j'avais commencé ce texte l'an passé et l'ai achevé, début 2017, en Nouvelle-Calédonie – je précise « Kanaky » car j'ai écrit la dernière partie de S'il ne restait qu'un chien dans une tribu indépendantiste. Le titre vient également de là-bas. 


(Juin 2017)

dimanche 16 juillet 2017

Entretien De nos frères blessés - juillet 2017

(Uniquement paru en langue allemande)


Par votre roman De nos frères blessés, sur Fernand Iveton — qui a installé une bombe pour le Front de libération nationale —, vous avez provoqué vous-même une « bombe », comme le journal L’Humanité l’a fait remarquer. Comment expliquez-vous que ce cas « Iveton » soit à ce point tabou, jusqu’aujourd’hui ?

Plus que « tabou », Iveton était complètement oublié. Tentons quelques hypothèses. Sa décapitation fut ratifiée par Mitterrand et la gauche de gouvernement — le Parti socialiste, dont nous célébrons actuellement le suicide — n’assume pas cette séquence historique, pas plus que son tropisme colonial historique. Les pieds-noirs occupent dans le récit national la seule place de « sacrifiés » et de « victimes » : Iveton est encombrant puisqu’il peut reconfigurer cette narration ; il est « parti » la tête haute — sa vie induit qu’il existait peut-être une autre voie, celle d’une nation indépendante pluri-ethnique. Le PCF ne l’a pas érigé en mythe, contrairement à un Guy Môquet. L’anticommunisme reste vivace et Iveton n’est pas dissociable de son engagement révolutionnaire : ce n’est pas un humaniste libéral, propre sur lui et aisément maniable. Enfin, la guerre d’Algérie demeure un sujet plus que sensible, en France : l’hystérie domine les débats et toute parole critique à l’endroit de la puissance étatique (qui n’est d’ailleurs pas « la France ») est qualifiée de « repentance ». 186 ans après la prise d’Alger (que saint Tocqueville applaudit, désireux de voir les troupes « ravager » l'Algérie et « détruire tout ce qui ressemble à une agrégation permanente de population »), un candidat à la présidentielle peut nous raconter que la colonisation fut un « partage des cultures » : il faudra encore du temps… Iveton possède en revanche une rue à son nom en Algérie et c’est lors de recherches, liées à des amis algériens, que j’avais découvert son parcours.

Bien que Camus essaya de sauver Iveton et que Sartre écrivit un texte en son souvenir, publié par Les Temps modernes, le nom « Iveton » n’apparaît pas dans les grandes biographies de Herbert R. Lottman, Olivier Todd, Annie Cohen-Solal ou Bernard-Henri Lévy. Est-ce à supposer qu’ils passent intentionnellement sous silence le cas d’Iveton ?


Une précision : les sources disponibles ne permettent pas de se passer du conditionnel : si André Abbou a bel et bien déclaré que « Camus, à [s]a connaissance, est intervenu » (« Il semble que Camus soit intervenu — comme dans de nombreux autres cas — pour éviter l'exécution capitale. », peut-on également lire dans le quatrième volume des Œuvres complètes de l’auteur, en Pléiade), Christiane Chaulet Achour avance qu’il n’a pas participé « au soutien » d’Iveton, précisant même que « Roblès en avait informé Camus et lui avait demandé d’intervenir, ce que Camus avait refusé » (dans la correspondance entre Camus et ledit Roblès, on peut lire, sous la plume du premier : « On a donc tué un homme qui avait refusé de tuer. »). J’ai lu la plupart des auteurs que vous citez mais ne peux évidemment répondre à votre question : il faudrait demander directement aux trois encore en vie. En France, la question de l’indépendance est, intellectuellement, captée par deux figures totémiques, Sartre et Camus : Iveton, contrairement au premier, n’avalisait pas la mort des civils et, à rebours du second, n’entendait pas « retourner à sa communauté » — l’ouvrier tourneur qu’il fut n’a pas l’aura des hommes de lettres ; on ne glose pas sur lui. Iveton occupe dès lors une position singulière, peu sujette à récupération.

 « Un spectre hante la France, celui de l’Afrique », a écrit Yannick Haenel dans son roman Les Renards pâles. Doit-on considérer le colonialisme et la guerre d’Algérie comme le traumatisme français ?

La Seconde Guerre mondiale — la collaboration et le génocide des Juifs — demeure la commotion nationale la plus vive. J’ai le sentiment, comme de nombreux proches, d’avoir grandi avec cette période, d’en être imprégné intimement, familièrement : films, livres, tous en grand nombre. Il m’a en revanche fallu creuser par moi-même et par après (le système scolaire, s’entend) l’histoire coloniale et impériale européenne ; il m’a fallu chercher Henri Martin et le général Giáp, le grand chef Ataï et La Question d’Henri Alleg, le village de Deir Yassin et l’assassinat de Patrice Lumumba, le port négrier du Havre et l’empoisonnement de Félix-Roland Moumié. Nous avons digéré Vichy et établi, dans les grandes lignes, une sorte de consensus qu’il est — c’est heureux — difficile de contester, sauf à risquer les foudres publiques. Le colonialisme, dont la page n’est d’ailleurs pas tournée à l’échelle du monde, reste un chantier truffé de pieux et de mines : l’idée, pourtant évidente et banale pour qui prend la peine d’examiner l’affaire, qu’il existe un continuum entre colonialisme et nazisme suscite encore des cris de bonnes sœurs. Hitler a dévoré notre mémoire, ne laissant à Léopold II qu’un petit coin de table : Lacan disait du retour du refoulé que « Ça parle là où Ça souffre ». Il nous faudra, sans nul doute, encore parler.

Pendant la guerre d’Algérie, il y avait des événements horribles — pas seulement en Algérie, mais aussi en France (le massacre du 17 octobre 1961 par la police française, par exemple). La presse a gardé le silence. Existe-t-il aujourd’hui, dans la jeune génération à laquelle vous appartenez, un désir de traiter la guerre d’Algérie et la colonisation ? 

Cette « jeunesse » n’a pas connu la colonisation de l’Algérie mais a grandi au son de ses ricochets : révélations du général Aussaresses en 2001 ; débat houleux, quatre ans plus tard, quant au « rôle positif de la présence française » dans les anciennes colonies ; vives polémiques autour du film Hors-la-loi en 2010 ; bras d’honneur d’un ancien Ministre de la Défense, deux ans plus tard, à propos des crimes perpétrés en Algérie ; omniprésence médiatique de quelques voix nostalgiques de l’empire ; bref, il faudrait vivre dans un terrier ou une salle de marché pour croire que « le passé » est chose classée. Il nous irrigue, nous construit, voire nous classe. Je me garderais bien de parler au nom de toute une génération, tant je sais qu’elle n’a rien d’homogène et dois aux précédentes ; il n’en reste pas moins qu’il existe en effet, plus largement que le seul cas algérien, un « mouvement » hexagonal et international qui investit en profondeur ces questions — coloniales, post-coloniales, décoloniales. La présence, nombreuse en France, d’héritiers de l’immigration joue un rôle particulier : les descendants des mémoires collectives colonisées et colonisatrices vivent à présent ensemble, forment des unions mixtes et ont, cahin-caha, à gérer ces histoires, c’est-à-dire l’Histoire, en partage. Mon livre, du moins l’espérais-je, apporte sa petite pierre à la tâche : l'État français a exécuté un pied-noir, qui aimait la France, pour sa lutte aux côtés d’indépendantistes, arabes et juifs, sans toutefois approuver toutes les méthodes du FLN. Il y a, dans cette voie de l’entrelacs, du faîte, matière à panser puis avancer. 


Ce n’est qu’en 1990 que la guerre d’Algérie fut reconnue comme telle. Mais, jusqu’aujourd’hui, aucun Président n’a eu le courage d’admettre la culpabilité de la France. Lors de son campagne électorale, Emmanuel Macron a qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité » et a dû encaisser tant de critiques qu’il ne parle plus que d’un « crime contre l’humain ». Croyez-vous que Macron, comme président, va avoir ce courage ?

Macron est passé maître dans l’art de ménager la chèvre et le chou — difficile, dès lors, de savoir ce qu’il pense puisqu’il jure chérir le poison et son remède. Il y eut en Algérie, déclara-t-il aussi, des « éléments de civilisation et des éléments de barbarie » : j’aime mieux lire Aimé Césaire. La lecture de la Charte de Londres, qui, pour la première fois, a défini la notion de crime contre l’humanité, devrait apaiser les cœurs excités : elle recouvre « l'assassinat, l'extermination, la réduction en esclavage, la déportation, et tout autre acte inhumain commis contre toutes populations civiles » — des têtes congolaises tranchées pour le caoutchouc aux enfumages dans la région du Dahra, du massacre de Graziani à Addis-Abeba aux viols de Malgaches en 1947, il y a bien crimes étatiques, systémiques, structurels. Permettez-moi, du reste, de rester plus que circonspect lorsque l’on apprend qu’Emmanuel Macron recevra Benjamin Netanyahu afin de commémorer la rafle du Vel d’Hiv : solder le passé, c’est bien ; encore faudrait-il en saisir les leçons et se tenir loin du Premier ministre responsable de la mort de 1 462 civils palestiniens lors de l’attaque contre Gaza, en 2014. 

Dans votre roman, vous décrivez la peur et l’hystérie provoqués par les attentats terroristes et les traitements inhumains qu’ils ont généré, comme la torture. Au regard des derniers attentats terroristes en Europe, croyez-vous qu’il existe, une nouvelle fois, le risque de trahir les valeurs de l’humanité ? 

Il y a loin — malgré l’atrocité qu’il y a à cibler des populations civiles — entre les attentats du FLN et ceux de Daech. Les premiers s’inscrivaient dans le cadre d’une lutte d’indépendance, conduite par des maquisards et réprimée par l’un des États l’un des plus puissants du monde ; les seconds n’ont pas la moindre portée libératrice : ils sont « l’œuvre » de fascistes rompus au commerce du pétrole et à l’extorsion de fonds, au sommet, et au brigandage, à la base. Les « valeurs de l’humanité » (expression que je ne suis pas sûr de saisir, au regard de ce que l’humanité peut faire subir aux bêtes qu’elle juge indignes des mêmes honneurs) ne sont, quoi qu’il en soit, pas à chercher du côté des « chevaliers du califat » ni des « démocrates du monde libre » : n’oublions pas que les cadres de Daech ont mis au point leur projet dans la prison américaine de Camp Bucca, durant la guerre d’Irak menée par la coalition que l’on sait… Reste aux peuples de tenir bon, contre les oligarques qui les gouvernent et les assauts théocratiques, en rejetant, d’un même élan, les mesures liberticides (on se souvient de François Hollande avouant que « c'est vrai, l'état d'urgence a servi à sécuriser la COP 21 ») et les assimilations indues (prétendre que le milliard et demi de musulmans du monde est complice de Daech, c’est oublier que les premiers sont, numériquement, les premières victimes des seconds). L’humanité tient, toujours, dans la double exigence, le double front. 

Vous touchez également à la controverse mouvementée entre le communisme et l’anticommunisme. À l’époque de votre roman, on a cru à la révolution socialiste mondiale ; aujourd’hui, on n’y croit plus. Le capitalisme a envahi le monde. Mais la question sociale, que vous montrez aussi dans votre roman, reste ouverte… 

Une récente étude d’Oxfam a fait savoir que les huit hommes les plus riches du monde possèdent autant que la moitié de la population mondiale : la guerre sociale est omniprésente et quotidienne. Parler du passé pour le seul plaisir d’employer l’imparfait est un peu court — Iveton est tombé mais ses idéaux n’en finiront pas de marcher : c’était aussi, en creux, le propos du roman. Tant que l’on comptera plus d’accidents du travail dans le bâtiment que dans les agences de publicité, tant qu’il restera des salariés ou des chômeurs inquiets face à leurs factures ou incapables de partir en vacances, tant qu’il existera des gens qui n’ont pas les moyens de soigner leurs dents et d’autres qui les blanchissent, tant que la part des catégories socioprofessionnelles supérieures sera de 80 % à l’Assemblée nationale, tant qu’il sera possible qu’un président de la République puisse parler de ceux « qui ne sont rien » et rester au pouvoir, cette question sera grande ouverte et la littérature aura son rôle, par trop modeste, à jouer. 

Vous ressuscitez Fernand Iveton : un individu avec son enfance, son amour et ses convictions. Est-ce cela dont la littérature — et la littérature politique — se montre capable : mettre le doigt sur un problème de façon émotionnelle ?

La littérature, telle qu’elle me porte, m’apparaît comme une pensée qui transpire. L’espace possible de la raison charnelle, de l’Idée qui consent à se perdre, de la connaissance qui gratte ses croûtes. Le champ où se croise l’art et le signifiant, la chose écrite et la chose publique, l’individu et la Cité. Je l’aime fil-de-fériste, la littérature, le cul entre deux chaises, soucieuse de rythmes et de déliés autant que de déplacement, d’émancipation et de combat. Une littérature tenant à distance l’esthète autant que le distributeur de tract, le formalisme autant que l’écriture blanche. Une littérature qui ne soit pas qu’un décalque du monde (sa structure, sa hiérarchie, ses rapports de pouvoir) mais fasse problème et pose question ; une littérature de la tension, du pli, de la transformation — la résolution, si résolution il y a, utilise alors les affects et la couenne autant que la théorie et la logique. 

Dans une interview pour Mediapart, vous souleviez le risque, possible, d’usurper la parole de l’Autre, de l’Arabe. Cela signifie-t-il que vous ne pouviez, en tant qu’écrivain français, n’écrire que sur quelqu’un comme Iveton, le seul Européen exécuté dans cette guerre ?

Le romanesque ne serait-il pas affaire de centimètres ? Le philosophe ou le théoricien possèdent les outils, analytiques, statistiques ou conceptuels, pour appréhender n’importe quel objet par-delà le temps et l’espace : gravité quantique, taux de fécondité en Asie du Sud-Est, rôle de l'État chez Lénine ou rapport au monde de l’abeille dans Concepts fondamentaux de la métaphysique. Le romancier ou le poète se doivent de « sentir » en plus de comprendre. De saisir de leurs propres doigts une peau, un cri, un respir, la peur, la haine ou le désir. Plus son objet s’éloigne, plus l’écrivain aura recours aux projections, aux « recherches », à l’imagination : c’est un risque, un écueil, un pari, un défi — Flaubert écrivait, dans sa correspondance, que l’écriture de Madame Bovary fut un « tour de force inouï » tant il ne « portait point dans ses entrailles » ce personnage. Les sens ont la vue courte, il faut croire… « J'écris sur la culture afro-américaine pour la même raison que Dostoïevski écrivait sur la culture russe : c'est ce que je connais, ce qui compte pour moi, ce qui stimule mon imagination », dit aussi Toni Morrison. C’est une humilité subie ou acceptée, la conscience d’être situé : il m’est probablement plus commode d’incarner, par la langue du roman, un jeune homme blanc communiste de culture chrétienne dont le français est l’idiome qu’une adolescente shintoïste de Takayama ou qu’un vieil âne du Midwest. Cette banalité posée, je tenais également, en me concentrant sur Iveton, à conduire le combat, celui de la mémoire pour demain, sur le terrain de la France : d’où Mitterrand en épigraphe. Iveton se vivait comme « algérien » mais mon pays le tient encore pour « français » (et une partie de l’Algérie aussi, probablement) et c’est « un Français » qui a été décapité — une histoire de famille, en somme… 


Vous avez une vie dans la retraite de la Normandie, où vous vous consacrez à la littérature. Un autre écrivain vivait ainsi : Alain Robbe-Grillet. Dans une interview, il m’avait souligné l’importance de la patrie littéraire — l’appartenance à un groupe. Seule la création d’un groupe (aux éditions de Minuit) a donné la possibilité à Claude Simon, Marguerite Duras ou Natalie Sarraute de créer leur œuvre littéraire et de devenir connus. Comment considérez-vous cela ? 

Retraite est un bien grand mot ! Je vis en province, comme quelques dizaines de millions de concitoyens : ni plus, ni moins. « Devenir connu », comme vous dites, est une passion qu’il m’est très difficile à comprendre. Je dois vous avouer — c’est assez ridicule — que j’ai longtemps eu envie de lire L’Art français de la guerre mais qu’il m’a fallu attendre quelques années, après qu’on me l’ait offert, tant le bruit et la médiatisation m’éloignent de tout ce dont ils s’emparent. Le devant de la scène, parfois utile dans une perspective de lutte militante, tord les mots pour les faire rentrer dans ses tuyaux. Je dois vous avouer également que les écrivains que vous évoquez ne me sont pas familiers. Le mot « groupe » me conduit, intuitivement, vers la politique bien plus que la littérature : la zone du « nous », celui que je fais volontiers mien, le « nous » des camarades et des amis, de tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ne parviennent pas à habiter le monde tel qu’il est conçu, régi et découpé. 

Vous avez dit dans une interview que De nos frères blessés n’est pas le premier roman que vous avez écrit. Quel était-il et sur quoi travaillez-vous maintenant ?

C’était en réponse aux divagations de quelques nigauds, donnant dans le commentaire littéraire comme d’autres dans la course hippique, qui avançaient que je serais un célèbre romancier caché car je ne nourris pas de passion particulière pour les plateaux de télévision. De nos frères blessés est sans contredit mon premier roman ; j’ajoutai : mon second, à la rigueur, si l’on compte un manuscrit que j’avais achevé mais qui n’avait pas été retenu par mon éditeur. Il traîne aujourd’hui dans mes tiroirs et je ne compte pas le reprendre. Il se déroulait entre l’Union soviétique, la Roumanie et la France ; il parlait de socialisme, de suicide, d’amour, de problèmes aux poumons et de cochons. Je viens de publier mon second ouvrage, S’il ne restait qu’un chien : un livre-disque de poésie aux côtés du rappeur D’ de Kabal. Je travaille depuis un certain temps sur un récit, une sorte d’enquête, qui se déroule dans le Pacifique — j’avance en parallèle un autre récit, une fresque sur l’espoir révolutionnaire au XXe siècle, de la Sarthe au Mexique.

(Der Standard, Autriche, juillet 2017)

samedi 25 février 2017

S'il ne restait qu'un chien


Concert, disque ou papier ? Je peine à me souvenir de la chronologie. Toujours est-il que j'avais un jour vu D' de Kabal sur scène, l'avais lu – Chants barbares, soyons précis (un beau livre hybride, un peu bâtard, entre poésie et théâtre) – et avais écouté l'ensemble de ses disques solo. Je peine également à me souvenir des premiers pas de cette idée, mais elle m'est bien venue, d'un coup d'un seul, l'un des titres de Soliloques du chaos tonnant dans mes petites enceintes : écrire un texte-fleuve, un récit en vers libres, un poème qui n'existerait qu'à la condition d'être dit, scandé, rappé. D' de Kabal serait la voix d'un port qui me tient à cœur ; il aurait quelques siècles et la mémoire toute cabossée. Je noircis une dizaine de pages, les lui adressai sans savoir qu'il avait déjà entendu parler de mon travail : se montrerait-il partant ? Il le fut. Le reste se fit dans une grange de la Manche, en Kanaky et en banlieue parisienne – micros, crayons, carnets, répétitions et compositions avec les musiciens de Trio•Skyzo•Phony.


(Visuel : Rezvan S.)

dimanche 17 juillet 2016

mercredi 8 juin 2016

« Renvoyez-les », par Bob Kaufman

Voyageur, vagabond du cœur
Allant vers
un million de minuits noirs
Voyageur, vagabond des galaxies
Allant vers
un million de demains noirs noirs
Chercher et trouver les enfants d'Hiroshima,
Renvoyez-les, renvoyez-les
Libérez les cathédrales verrouillées prisonnières du béton,
Remplissez les théâtres vides de leurs diversions
moisies, le rire presque oublié.

Rendez-nous les fils disloqués
Empoisonnés par leurs avaries.
Retrouvez encore les putains harassées,
Crevant dans un coin, oubliées,
Cherchez le soleil et les chiens qui aboient
Pour les damnés pourrissant dans les tristes prisons.
Cherchez la pitié en enfer pour les grognasses de cire
Cachées dans les entrailles des Cadillac mâles.
Cherchez demain encore et encore pour les millionnaires nègres
Désespérément englués dans leur look luxe.
Cherchez l'amour quelque part, l'envapement éternel pour les camés irrécupérables,
Ils glissent furtifs dans la nuit, interminablement.
Voyageur maintenant,
Allant vers un million de minuits noirs noirs
Chercher et trouver les enfants d'Hiroshima,
Renvoyez-les renvoyez-les.

(Du recueil Solitudes)