mardi 24 mai 2016

Entretien pour L'Humanité

De nos frères blessés est votre premier roman, comment êtes-venu à vous intéresser à Fernand Iveton ? 

Par intérêt pour l’histoire franco-algérienne. Je me suis rendu à plusieurs reprises en Algérie – pour raisons familiales, initialement –, mais c’est en France que j’ai découvert, presque par hasard, au détour de pages Internet, l’histoire de Fernand Iveton. Il y a deux ans maintenant. J’ai voulu en savoir davantage puis, très vite, écrire sur lui.

Les faits sont réels. Comment faire place à la littérature et éviter l'écueil de la simple biographie ?

J’aurais pu faire oeuvre de biographie mais le travail avait déjà, et très bien, été effectué. L’approche littéraire m’a paru évidente au regard des protagonistes, des lieux, de l’imbrication des différents récits. Rendre justice à Iveton, d’autres l’ont fait avant moi ; j’espérais plutôt lui redonner vie, corps, couleurs ou voix – et la forme romanesque a ce privilège. L’écueil dont vous parlez existe en effet : il fallait, tout en restant au plus près des faits historiques et des témoignages existants, ne pas laisser la documentation prendre le pas et écraser les pages de tout son poids. La narration en deux temps m’a rapidement permis de contourner ce problème, en offrant de grands espaces à tout ce qui n’était pas directement « l’affaire Iveton ». C’est un livre politique mais je ne voulais pas utiliser les personnages comme un prétexte pour parler de politique ; ils devaient exister pour eux-mêmes.

Vous citez Einaudi et Stora, comment avez-vous procéder pour la part historique, le travail documentaire ?

J’avais déjà beaucoup lu sur cette période de l’Histoire : j’étais en terrain familier avant de découvrir Iveton. J’ai pu me faufiler assez aisément dans cette époque, sans avoir à souffrir de trop de lectures académiques avant de pouvoir poser le premier mot. Il m’a toutefois fallu m’enrichir de certains textes, très précis – pour des détails, des dialogues, des personnages.

Votre écriture est percutante, vous effectuez de nombreux flash-backs, le récit n'est pas linéaire. Est-ce votre style ou l'avez-vous adapté pour coller à la vie dense d'Iveton ?

Les flash-backs ne sont pas un « style », seulement un outil, un dispositif narratif. J’avais entamé une autre version, au tout début de l’écriture de De nos frères blessés, qui ouvrait le manuscrit sur la mise à mort. Version que je n’ai pas retenue, donc, mais le refus d’un déroulé linéaire et chronologique s’est imposé immédiatement. Je ne voulais pas enfermer le texte (je ne parle pas du lecteur, c’était alors beaucoup trop abstrait pour moi) dans les salles de torture et les cellules de prison. Il me semblait dommage de réduire Iveton à un corps fracassé, jugé, broyé par l’appareil répressif d’État : raconter ce qu’il était, avant la lutte et ses conséquences, tenait de la nécessité. Aussi, la figure d’Hélène m’a rapidement semblé capitale : je ne la concevais pas comme « la femme de » ni comme un personnage de second plan ; j’avais à cœur, grâce à ce dispositif, de la faire exister pleinement et de chiffonner le mythe du « héros » seulement mû par le combat, du « martyr » pris dans son marbre. Au fond, le livre parle d’un couple.

Les scènes de tortures sont particulièrement dures. Elles portent à réfléchir. Vous êtes-vous censuré dans l'horreur ?

Du tout. Il fallait les montrer sans fard ni précautions, braquer, le temps de quelques pages, la lumière sur ce qu’implique, en termes presque médicaux, ce mot devenu lieu commun dès que l’on parle de l’Algérie. Je ne l’ai pas relu, à dessein, mais je me souvenais, comme d’une réussite, de l’aspect très brut et froid de certains passages de La Question d’Henri Alleg.

A la surprise générale, vous avez remporté le Goncourt du premier roman. Le jury salue un grand roman et pas seulement un grand premier roman. Etes-vous surpris ou aviez-vous conscience de la bombe que vous alliez provoquer ?

Pour tout vous dire, j’écrivais De nos frères blessés tandis que je recevais les lettres de refus suite à l’envoi de mon premier manuscrit, un roman qui se déroulait entre la Roumanie et l’Union soviétique. Actes Sud m’avait répondu négativement mais ils tenaient à lire mes prochains textes, si jamais je comptais en écrire d’autres : je leur ai envoyé le manuscrit sur Fernand Iveton ; ils l’ont accepté quelques jours plus tard. J’étais donc loin, bien loin, de m’imaginer que ce texte pourrait faire l’effet d’une « bombe » ; je pensais surtout, imprégné de ces refus, que le caractère très confidentiel de cette seconde histoire n’allait, une fois de plus, pas captiver grand monde.

Mais pour quelles raisons avoir refusé un tel prix ? 

J’étais mal à l’aise à l’idée d’être pris, sans avoir rien fait pour cela, dans une « course » (aussi officielle, qui plus est !), une mise en compétition, un rapport de concurrence tandis que tout me pousse, au regard de mes conceptions politiques, à refuser ces notions. D’autant que j’ai tendance, en tant que lecteur, à fuir les ouvrages flanqués d’un bandeau rouge. Le livre n’était pas même sorti que je voyais ceci comme un frein à l’indépendance d’écriture que je tiens par-dessus tout à préserver : j’ai demandé à mon éditrice, contre son gré, de leur faire savoir que je les remerciais, en tant que lecteurs, pour l’intérêt qu’ils avaient trouvé à ce texte mais que je ne pouvais l’accepter, par simple souci de cohérence, et laisser s’« institutionnaliser » ce récit et les idéaux portés par les personnages. Je me doute que ma réponse sera, ici ou là, mal comprise, déformée, jugée pour ce qu’elle n’est pas : tant pis... J’ai pesé chaque mot, le plus honnêtement possible et sans le moindre goût pour le « scandale » ; il me tarde seulement que nous cessions de parler de tout ceci.

Enfin, un mystère plane autour de vous. Vous vous tenez éloigné des médias et refusez d’apparaître en public. Pourquoi une telle discrétion ? Les mauvaises langues pourraient vous reprocher d'appliquer un plan marketing bien huilé...

Il n’y a pas le moindre « mystère », seulement des divagations de journalistes mal inspirés. Un boulanger fait des baguettes de pain, un plombier débouche des canalisations, un écrivain écrit : c’est aussi simple que ça. Tout est dans le livre, je ne vois pas vraiment ce que j’aurais à ajouter de plus. C’est un texte que je propose, c’est donc de littérature qu’il faut parler – et de la guerre d’Algérie dans le cas présent. Tout le reste n’est, à mes yeux, que bruit et agitation. Je comprends à vrai dire assez mal votre question : un écrivain n’est pas une personne de médias ; ce sont deux mondes totalement différents. Je vis en Normandie, au calme (un calme dont j’ai besoin pour écrire), je ne connais pas le milieu littéraire et parisien, ne souhaite pas en savoir plus et tiens plus que tout à me concentrer sur mes prochains textes. Il n’y a vraiment rien de mystérieux : ce devrait être on ne peut plus normal – et en rien original. C’est en tout cas ainsi que j’ai toujours aimé les livres et ceux qui les font : sans trop de projecteurs. Voir ceci comme du « marketing » en dit surtout long sur ces gens et notre époque d’image, de spectacle et de médias.

Pourquoi avoir accepté de nous parler ?

Je lis régulièrement L’Humanité et me suis rendu à plusieurs reprises, ces dix ou quinze dernières années, à la Fête que vous organisez. Fernand Iveton vous lisait également et votre journal revient à plusieurs reprises dans le roman. Je n’ai donc pas hésité une seconde, et vous réponds avec plaisir.

(Réalisé le 12 mai 2016)