vendredi 3 juin 2016

Entretien pour l'Orient littéraire

Vous avez refusé d'accepter le prix Goncourt du premier roman parce que, avez-vous dit, « la compétition, la concurrence et la rivalité sont à mes yeux des notions étrangères à l'écriture et à la création ». Fernand Iveton est lui aussi un homme qui refuse, qui dit non. Dire non, écrivait Camus dans un livre éponyme, définit l'homme révolté. Peut-on tenter, par ce biais, de tisser un lien entre le personnage de votre roman et vous-même ?

Ce refus tenait simplement de l'évidence : j'ai aussitôt fait savoir à l'Académie Goncourt que je ne serai pas présent à la cérémonie. Puis j'ai écrit à Actes Sud pour qu'ils relaient quelques lignes afin d'expliciter mes motivations. Je savais que l'on ne manquerait pas de m'accuser de faire « un coup » mais la crainte de voir ce livre « récupéré » s'avérait autrement plus forte que la bêtise de ces accusateurs. J'aime les bouquins sans galons et me plais à rêver de la fin des prix et des rentrées littéraires : les mots n'ont sincèrement pas besoin de tout ce bruit. Le lien avec Iveton n'était pas à ce point tissé (je l'aurais refusé pour un tout autre sujet), mais j'entends le rapprochement que vous effectuez : c'est un livre de contestation politique ; il paraît plutôt logique que son auteur soit en phase avec ce qu'il raconte, c'est-à-dire un personnage qui ne consent pas au cours des choses. Cela étant dit, je me garderais bien de pousser plus loin ledit lien : Iveton était un résistant ; je n'ai fait qu'aligner des phrases puis, surpris par leur réception, m'en tenir à mon instinct.

Pourquoi le choix de Fernand Iveton pour un premier roman ?

J'avais écrit un premier manuscrit (un roman qui se déroulait pour partie en Union soviétique), mais n'avais essuyé que des refus éditoriaux. Iveton est donc mon second sujet mais, de fait, le premier par ordre de parution. Mon élan initial est une géographie et une histoire avant d'être un individu : je m'étais rendu en Algérie, pour motifs familiaux, il y a un certain nombre d'années, et m'intéresse de près à cette époque et aux relations nouées de part et d'autre de la Méditerranée. Lorsque j'ai découvert le récit de cet homme, j'ai aussitôt voulu en savoir davantage et me suis rapidement mis à écrire. Son destin – tour à tour singulier, superbe et atroce – est celui de l'Algérie et de la France. Il met à mal les pensées courtes : le terme de « repentance », servi à toutes les mauvaises sauces, rentre le nez dans le sable face à cet ouvrier en lutte, à la fois algérien, « pied-noir », indépendantiste et, comme il le confiait lui-même, homme qui aimait « énormément » la France. Il y a, avec Iveton, la possibilité de panser des plaies en chahutant les récits officiels.

La littérature est réparation là où la justice se montre indigne. Sans vouloir le réduire à cela, que tente donc de réparer votre livre ?

Plus encore que réparation (Sartre, Edinger ou encore Einaudi ont déjà agi avec force en ce sens), j'avais à cœur de redonner des couleurs à Iveton. La littérature peut parfois gifler les morts avec grande estime... Je n'attends rien de la parole gouvernementale, tant d'années après, et ne guette aucune « réhabilitation » ; j'espère seulement donner à lire, à découvrir, la vie de ces personnages (car Fernand est un militant, c'est-à-dire un camarade, un homme qui œuvre avec d'autres et ne s'entend qu'au pluriel : « nos frères », dit bien le titre) et des idéaux – intemporels – qui les portaient. La Justice est ce que l'on sait depuis la célèbre fable, celle des puissants qui rendent blanc ou noir : un livre peut parfois, loin des tribunaux et en terrains populaires, tracer d'autres verdicts.

Fernand Iveton m'apparaît, sous votre plume, comme un idéaliste étranger à toute tentative d'enfermement, de récupération politique. Est-ce précisément cela qui le condamne, parce qu'il ne peut être précisément secouru par personne ?

Il faut d'abord rappeler qu'il pensait que le pouvoir le gracierait – sa condamnation l'a secoué en première ligne. Quelques débats demeurent, ici ou là, quant au degré d'implication des autorités communistes dans sa défense et son soutien (Einaudi évoque même, un temps, un « abandon ») : la solitude d'Iveton relève davantage du contexte et des contingences extérieures (un FLN qui n'endosse pas l'attentat, des alliés communistes qui tergiversent...). L'ingénieur Georges Arbib, lui aussi engagé dans l'indépendance algérienne, fit savoir qu'Iveton tomba car il n'était qu'un simple ouvrier sans « grandes relations » (le tuer, « c'était plus facile, ça passait plus facilement »).

Un moment, les autorités communistes « s'interrogent » : On se méfie de ce trublion, ne serait-il pas anarchiste, d'abord ? Fernand Iveton se voit-il seulement ainsi ?

Iveton est un militant communiste au sens le plus classique du terme : la CGT, le Parti, L'Huma. Il n'appartient pas à la tradition libertaire et c'est un rapprochement extérieur, en effet, lié à la bombe et à l'imaginaire qu'elle charrie. L'un de ses avocats, Joë Nordmann, le décrivit ainsi, dans ses mémoires : « Sa droiture, sa clarté d'esprit, sa fidélité aux principes de liberté et d'indépendance m'impressionnèrent » ; il parla d'un geste « soigneusement préparé » et de sa « précaution d'homme responsable ». Cette droiture revient dans différents témoignages. Il suffit de lire les lettres qu'il envoya à Hélène, en prison, pour saisir la nature de son engagement et les traits les plus saillants de son tempérament : à l'occasion des vœux de fin d'année, il souhaita « de la liberté, de la justice et du bonheur pour tous les habitants de notre beau pays ».

La liberté de Fernand Iveton peut-elle être comprise métaphoriquement ? Iveton, homme d'une liberté totale, serait l'être littéraire par excellence puisque la littérature est précisément l'impossibilité de la frontière, de l'enfermement, de la catégorisation ?

C'est une projection, et tout vous y autorise en tant que lecteur. Mais il va de soi qu'il ne pouvait se percevoir ainsi et qu'il connaissait mieux les passements de jambes, sur un terrain de foot, que « l'être littéraire ». 

Hélène et Fernand sont-ils avant tout unis précisément par cette grande liberté vis-à-vis des appareils, des groupes ? (« Ça pourrait bien être le communisme, oui, sans doute, à condition que cela soit appliqué, l'égalité pour tous, la vraie, sans potes ni bureaucrates, sans propagande ni commissaires politiques, mais ça ne l'est nulle part, pas même en URSS », précise-t-elle.) En quoi diffèrent-ils radicalement ?

Hélène, de par son histoire familiale (un père retenu en Pologne contre son gré par les instances soviétiques), se montrait bien plus réservée à l'endroit de l'engagement communiste. Fernand était convaincu de la justesse de cette cause mais ça ne l'empêchait pas d'expliquer à son beau-fils qu'il était libre de ses opinions et que ce ne serait jamais un motif de fâcherie. Hélène était favorable à l'indépendance sans recourir à quelque prisme idéologique : du bon sens – on ne peut opprimer une population, voilà tout. En me documentant, son caractère et sa détermination m'ont frappé, ému : d'où l'envie de faire d'elle un personnage aussi important que Fernand Iveton, d'écrire un couple plus qu'un héros, forcément solitaire ou seulement « bien accompagné ». Il y a la Cause, avec sa majuscule, mais pas seulement : l'amour d'un homme à une femme, et réciproquement, d'un homme à un ami d'enfance et d'un homme à une terre.

Mon ressenti de lecteur me fait penser que Fernand Iveton a l'audace des timides. Est-ce ainsi que vous le voyez ?

Il est dit qu'il était, tout en se montrant joyeux, farceur et expansif, d'une grande pudeur – parfois comprise comme de la timidité. J'ai esquissé ce personnage à partir de ces informations et de ce que je percevais au travers de ses lettres : un homme aimant, simple, qui se projetait en « vieillard » auprès de celle qu'il aimait et pensait régulièrement à son chat du fond de son trou. Il existe également quelques photographies : les froncements de sourcils, graves, se disputent aux sourires lors d'une soirée dansante.

Ce roman a-t-il nécessité d'importantes recherches historiques ? Étaient-elles nécessaires ?

Il en a fallu, naturellement, mais j'avais la chance de bien connaître cette époque, comme je vous l'ai dit : l'écriture du roman n'a dès lors pas eu à étouffer sous le poids des lectures académiques et historiques. J'avançais en terrain connu et cela m'a permis d'avoir les coudées sans doute plus franches, avec les personnages.

L'histoire des faits dit la vérité, la littérature – plus modeste sans doute - tente d'approcher celle de la complexité humaine, si tant est qu'il y en ait une ?

Cette nuance se retrouve dans le format même de l'ouvrage : un roman et non un essai ou une biographie. Un roman au plus près des faits, donc d'une certaine forme de vérité (on sait tous ce qu'il est, malgré tout, possible de faire dire aux faits...), mais qui ne prétend pas faire œuvre scientifique : je vous parlais de « couleurs » et j'y reviens. D'autres auteurs auraient sans nul doute proposé un tout autre livre. La littérature permet, plus que l'essai (je n'établis aucune hiérarchie, étant très friand de ce second genre), de dire la peau, le tremblé, le je-ne-sais-pas, l'odeur, la lumière qui passe ici et le couac dans le concept. La philosophie ou l'histoire peuvent fort bien s'emparer de la complexité humaine mais c'est presque poétiquement que je voulais raconter ce récit : en donnant des sens à la Raison.

 « La mort c'est une chose, mais l'humiliation ça rentre en dedans, sous la peau, ça pose ses petites graines de colère et vous bousille des générations entières », écrivez-vous. Écrire c'est donc aussi accompagner (plutôt que défendre ou honnir), relayer l'humiliation sans dresser un tribunal justement ?

L'Histoire a l'esprit d'escalier. Sortez en manifestation : François Hollande est grimé en Louis XVI. On ne comprend pas Chávez sans Bolívar ; on passe à côté du zapatisme en oubliant Hernán Cortés. L'esclavage des Noirs continue de structurer les imaginaires et les inconscients et il reste très compliqué, en France, d'évoquer l'Algérie sans bras d'honneur (songeons au sénateur Longuet) ou boules puantes (rappelons-nous du film Hors la loi) : l'humiliation s'étire, en effet, déploie ses membres de siècle en siècle. Cela ne signifie pas qu'il faille ne lire le présent qu'à l'aune du passé ou plaquer d'anciennes grilles d'analyses sur l'instant qui vient, mais on ne saurait, si l'on tient à saisir le mouvement de notre temps, faire l'économie des longues durées. Tourner la tête pour le seul plaisir du geste, c'est risquer la crampe et le surplace, mais regarder dans le rétroviseur est encore le moyen le plus sûr d'avancer et d'éviter les accidents. Pas de tribunal anachronique, dans mes pages, juste le besoin de renouer les fils pour suggérer d'autres voies.

 « Elle mord l'intérieur de ses joues pour ne pas leur offrir le spectacle de leur défaite. On ne jette pas ainsi la viande aux chiens » : cette phrase montre la dignité d'Hélène – Fernand est d'une extraordinaire dignité lui aussi - et, par antithèse, l'indignité du monde politique : de Guy Mollet au PC en passant par Mitterrand ? Finalement, et même si votre roman n'a peut-être pas été pensé comme politique, il dit quelque chose qui a une résonance actuelle terrible, non ?

Il est évident que la parole et le geste d'Iveton jouent des tours au temps : les dates, les photos usées et les lieux précis ne pèsent plus grand-chose lorsqu'on en vient à l'os, c'est-à-dire à l'idéal d'émancipation socialiste. La lutte est un motif éternel – et assez peu atypique, dans le domaine littéraire. Iveton appartient à cette grande famille des réfractaires et la résonance que vous soulevez me réjouit. La guerre n'est jamais que de le cri le plus aigu de la politique : posez les armes, le pouvoir reste. L'indignité politicienne ne prend pas de rides et il suffit d'ouvrir un journal ou les informations pour le constater. C'est couché, que le corps d'Iveton fut tranché ; je vous laisse deviner la position opposée, aux allures d'appel.

(Réalisé le 17 mai 2016)