jeudi 2 juin 2016

Entretien pour Nafha

[Entretien paru uniquement en langue arabe, pour un média algérien]

De nos frères blessés pose des questions encore d’actualité : engagement, liberté, choix personnel, etc. Peut-on le définir comme étant un roman engagé ? Et comment percevoir l’engagement en littérature ?

On ne pense pas, en écrivant, à se coller une étiquette. La définition vient après – et de l'extérieur. « Engagé », chacun l'est dès lors qu'il ouvre les yeux le matin, puisque l'espace privé est, comme nul ne l'ignore, également politique. Notre époque nous presse, nous parle, nous sollicite, nous accule : difficile de faire comme si nous n'étions d'aucun sol, d'aucun régime, d'aucun agencement social, sauf à se croire rêveur ou dandy. Chacun est requis, convoqué, pris dans le grand chantier de son temps – de manière plus ou moins distante, lucide ou critique. C'est un roman tout court, un roman sans adjectif, un roman qui ne se lave pas les mains du monde. Sartre rappela à raison que « l'art pur et l'art vide sont une même chose », dans les pages de Qu'est-ce que la littérature ? C'est un roman sans pureté, c'est-à-dire dans la Cité ; un roman où la chose écrite se mêle de ce qui la regarde, c'est-à-dire la chose publique. Comme des milliers d'autres romans, en fait.

Au fond, Fernand Iveton est mort pour la France, et non seulement pour l’Algérie. Il était idéaliste, il souhaitait voir son pays autrement ; son combat était aussi pour la France alors…

« Mort pour la France » (ou l'Algérie) a des airs de pierre tombale. Je crois que sa disparition – qu'il ne souhaitait en rien, puisqu'il était persuadé qu'il serait libéré de prison – a d'autres couleurs que le seul élan national : l'indépendance, évidemment, mais les concepts ne suffisent pas toujours à mettre les hommes en branle. La Cause a des tripes, en somme. Ce sont aussi ces affects que je tenais à tracer derrière la seule figure du martyr. Il est plutôt rare que l'on décide, un beau jour, de poser une bombe dans une usine : le tract donne une réponse et la littérature pose une question. Je n'oppose pas les deux : il s'agit de deux temps dont il convient de préserver l'autonomie – bien qu'ils en viennent parfois à se chevaucher. Le colon n'est pas libre tant que le colonisé ne l'est pas : c'est en ce sens, j'imagine, que vous songez à la France. L'oppression aliène en prime le bourreau, c'est un fait – mais ce roman campe d'abord aux côtés de ceux qui prennent les coups. Le militant et philosophe Francis Jeanson, contrairement à Iveton, ne parlait pas en tant qu'algérien mais il raconta de quelle façon la « trahison » pouvait devenir « fidélité » : en trahissant – apparemment – la France, c'est-à-dire en aidant les indépendantistes algériens, Jeanson estimait être fidèle à la France qu'il portait dans son cœur. Iveton est algérien et, comme il le confie lors de son procès, il aime la France : il vise un régime, des structures, un système – en rien un peuple et une culture. C'est en brisant l'Empire qu'on peut aider la France, oui.

Généralement, la littérature s’inspire de l’Histoire, dans le cas de De nos frères blessés, c’est la littérature qui va porter secours à l’Histoire, en donnant la parole à un personnage historique, plus ou moins oublié des manuels de l’histoire algérienne... 

L'Histoire n'est pas un corps blessé : je doute que l'on puisse lui être d'une aide quelconque. Elle avance, sûre et droite dans sa majuscule, et roule sa bosse au gré des évènements : on évoque l'Histoire comme un label, un sigle officiel ou un passe-droit. D'aucuns décident de qui y « entre » (je songe à un ancien président français, reconverti dans les conférences et les mises en examen) ou sélectionnent les méritants à même de figurer dans ses bouquins. L'Histoire est un concours qui refourgue des médailles : un pied sur la lune ou un charnier plein d'os, une poignée de main (forcément « historique ») ou un « grand homme ». Je lui préfère les contre-histoires, les placards, les fonds de courettes et les dessous de tapis. Les oubliés en disent souvent plus du monde que ceux qui le dirigent, l'ordonnent ou le décrivent – j'aime cette « musique des abandonnés » racontée par le romancier Jean Vautrin.

Le roman aborde la guerre de libération, en Algérie, mais, particulièrement, d’un seul point de vue, du coté des opprimés. On aimerait peut-être bien voir plus de détails, sur l’autre coté, celui des colonialistes ?

La narration coloniale fait partie du protocole institutionnel et étatique français – même si les choses bougent au fil des ans. Nous avons tous, gosses de la République, grandi avec l'idée que l'on avait « perdu » Diên Biên Phu : tant que l'on parlera de perte et non de victoire (celle d'un peuple, donc celle des hommes, de tous les hommes), je doute de l'intérêt de raconter, une fois de plus, une fois encore, le « point de vue » des colonialistes. Il se trouve déjà plus que bien documenté : il y a même des rues en leur mémoire et des « élus du peuple » pour pleurer sur leur sort. Prenez Tocqueville. Grand démocrate, bon libéral et chevalier de la Légion d'honneur : c'est cet homme fort respecté qui, dans l'un de ses livres, n'hésite pas à décrire la manière dont il convient de « ravager » l'Algérie et de « détruire tout ce qui ressemble à une agrégation permanente de population ». Je me moque bien de faire son procès posthume, je tiens seulement à rappeler que cette dissociation est fondatrice de notre imaginaire. Si la littérature peut, le temps de quelques pages, ouvrir d'autres portes ou recoudre les lambeaux, tentons le coup.

Le roman est bien documenté. On dirait que c’était, à la base, un projet d’un essai. Est-ce le cas ?

Absolument pas. Il existait déjà une biographie d'Iveton et je tenais, à la seconde où j'ai réfléchi à ce projet, raconter Iveton, le conter, lui redonner un peu de souffle. La forme romanesque s'est imposée.

Le commissaire dit, après l’arrestation d’Iveton : « On veut juste qu’il n’y ait pas de victimes innocentes. » Qui sont les « innocents » de la guerre d’Algérie ?

Le commissaire pense aux civils – européens, bien sûr (la mort des civils musulmans, comme on disait alors, comptait pour quantité négligeable puisqu'ils étaient « complices » ou, comme la poésie militaire aime à le chanter, « dégâts collatéraux »). Excusez la banalité de mon propos : s'il y a des innocents, c'est qu'il y a des coupables – et ce sont eux qui m'interpellent davantage. La mort de civils, de tous les civils, est ignoble ; sauf à être un salaud ou un cynique, chacun s'accorde sur cette ligne éthique élémentaire (Iveton le premier). On peut les pleurer – et on doit –, mais les guerres, et les récits qui en sont faits, se fichent bien des morales individuelles : voyons plutôt ceux qui tiennent les manettes et envoient les contingents. Les décisionnaires, les marchands d'armes, les cabinets, les ministères. Ceux qui rendent possible la mort desdits innocents.

Le roman pose une question importante : « De quelles matières sont faits les héros ? » Avez-vous une réponse ?

Je ne peux qu'essayer d'imaginer... Le héros, évoqué dans ce passage, renvoie à l'homme qui ne parle pas sous la torture. Le héros comme homme qui fait mieux que l'homme. Dans Premier combat, Jean Moulin écrit qu'il tiendra sa position « quel que soit le risque à courir » : cet absolu est peut-être un début de réponse, surtout lorsqu'il passe, comme c'est le cas de Moulin, du papier au trépas. Mais cette question implique avant tout Fernand : en est-il un ? Si l'on se tient à l'étymologie, certainement – on ne saurait douter de sa « grande valeur ». Si l'on consent aux projections habituelles, il manque le coche : Fernand a tout raté – la bombe n'explose pas, ses alliés supposés rechignent à le soutenir et il meurt à l'aube, la tête dans le cirage et en chaussures de toile. Il faudra repasser, pour la statue en or massif. Je doute que Fernand, comme personnage, donne matière à rêver. L'important n'est donc pas là : Iveton ne se vivait pas comme tel et n'a pas lutté au regard de ces catégories ; son combat relevait presque de l'ordinaire, de la respiration – c'est cette évidence du refus qui m'a parlé, plus que son caractère exceptionnel.

Fernand Iveton a fait des efforts, pour apprendre l’arabe, dans sa cellule. Vous aussi, vous glissez des mots en arabe, dans le roman. L’avez-vous déjà appris ?

Malheureusement, non. Je dispose d'un cahier d'écolier avec quelques dizaines de mots arabes écrits phonétiquement, voilà tout... Un ami a travaillé avec moi sur ces passages. La langue, comme vous le savez après Kateb Yacine, peut être un « butin de guerre » ; dans ce roman, j'esquisse leur cohabitation fraternelle, dans un même corps, celui du texte.

L’attentat tenait, en effet, plutôt un fiasco. Iveton était un homme idéaliste. Peut-on être révolutionnaire et idéaliste à la fois ?

C'est un grand sujet. Il est difficile d'enfermer la catégorie « révolutionnaire » : partisan d'un changement radical émancipateur, soit, mais après ? La révolution conduit aussitôt à penser la violence, et vous savez comme moi que les siècles se disputent encore sur le sujet – ce n'est d'ailleurs pas prêt de s'arrêter. Il est des révolutionnaires pacifistes et d'autres qui consentent à « casser des œufs », des révolutionnaires qui s'accrochent à la morale et d'autres qui lui préfèrent l'efficacité. Il y a, pour s'en tenir à l'Algérie, Sartre qui exhorte à abattre des Européens pour faire d'une pierre deux coups et considère les exactions du FLN à l'endroit du MNA comme « nécessité historique » ; il y a Camus qui appelle à la trêve civile tout en confiant, en privé à un ami, que l'on ne peut que « faire la guerre contre le FLN ». Iveton se tient entre ces deux jalons : il consent à la violence révolutionnaire (face au système étatique-colonial qui porte, dans son matériel génétique, la première des violences : c'est donc une violence de défense, une riposte) tout en maintenant un impératif éthique. On peut donc être « révolutionnaire » et « idéaliste », mais il faut aimer l'isolement ; c'est tout l'art du fil-de-fériste. On ne renverse pas la caste capitaliste avec des jolies vertus et des belles phrases, mais on ne tarde pas à déporter ses anciens camarades dès l'instant où l'on sacrifie l'idéal initial sur l'autel froid de la Révolution : c'est ce point d'équilibre qui a toujours travaillé, avec les douleurs que l'on sait, les mouvements de transformation sociale.

Le but d’Iveton était de médiatiser la cause algérienne. Il a assumé son acte devant le juge, par contre, vous n’assumez pas votre roman, et vous vous cachez toujours derrière un pseudonyme. N’est-ce pas paradoxal ?

Votre question n'a aucun sens. « Médiatiser » est un mot affreux : Iveton était un militant politique voué à la clandestinité ; il avait autre chose à faire que de parler dans un talk-show. La presse lui est tombée dessus, avec le talent qu'on lui connaît trop souvent pour satisfaire ses maîtres. Le journalisme dominant (que je me garde bien de confondre avec tous ces journalistes intègres qui s'échinent, dans des espaces alternatifs et parfois sans moyens, à détricoter les habits de nos princes et de nos rois) l'a piétiné, sali, écrasé – y compris après sa mort. L'idée que je n'assumerais pas mon livre est grotesque, en plus d'être offensante : je le porte, au sens presque maternel du terme, mais n'entends simplement pas me conformer au temps médiatique, à son agenda et ses mots d'ordre. Est-ce donc une aberration pour un auteur de vouloir... écrire ? Sans faire l'otarie de cirque ni l'homme-sandwich, sans, pour reprendre les mots de Jean Dubuffet, souscrire « aux mécanismes de la publicité » du monde « culturel » (c'est-à-dire marchand). Je suis attaché aux rythmes et aux secteurs militants : ceux du « nous », de l'énergie collective – c'est ma tradition personnelle, et elle se tient loin de la lumière qui altère, qui abrase. La parole de Fernand Iveton est à ce point puissante qu'elle se suffit : je m'en voudrais de la trahir en la traînant dans des endroits et des dispositifs où elle n'a rien à faire, où elle sera tronquée, cassée ; je ne vais pas prendre sa place, jouer au marionnettiste ou tenter de me faire un nom sur le sien et sur la cause qu'il défendait. Le livre bat le pavé sur le terrain qui lui revient et son auteur dans la rue lorsqu'il le faut. Je ne me « cache » derrière rien : vous vous faites là l'écho de quelques élucubrations parisiennes. Tient-on également à savoir mon groupe sanguin ou la marque de café que je préfère ? Le livre vivra, s'il doit vivre, par ses lecteurs : seul ceci m'importe. Le texte, pas le prétexte.

Quels points communs peut-on établir entre vous et Fernand Iveton ?

Je n'ai pas réfléchi à ça. Nous sommes deux hommes, sans doute.

Avez-vous peut-être des points en commun avec Émile Ajar ?

Je n'ai jamais lu ses ouvrages et j'ignore son approche littéraire et politique. Si, par cette question, vous sous-entendez comme certains de vos confrères que je serais un romancier célèbre, je vous réponds, très clairement et pour la dernière fois : De nos frères blessés est mon premier roman (éventuellement le second, si on compte le manuscrit refusé que j'avais envoyé et qui restera dans mes tiroirs). Revenons au fond, si vous le voulez bien.

Le roman est marqué par une certaine violence – des scènes de torture – puis il y a une histoire d’amour entre Iveton et sa femme Hélène. Un homme de combat a toujours besoin de se sentir aimé ? Il a toujours besoin d’une femme, à coté de lui ?

« Et », plus que « puis ». Les deux progressent ensemble. L'amour est, chez Fernand, antérieur à l'action militante qui le conduit en prison puis à la mort : je n'ai pas appréhendé leur couple à la lumière du « besoin » dont vous parlez – un combattant célibataire, ou homosexuel, n'aurait certainement pas agi autrement... Je me méfie de l'attribution littéraire ou cinématographique des rôles (le fameux « Derrière chaque grand homme se cache une femme. ») : ce livre est surtout un tandem.

Iveton est un exemple parfait des Français qui ont collaboré dans la guerre de libération – dont certains ont injustement été oubliés. Voulez-vous aussi rendre hommage à tous les Français anonymes qui ont combattu aux cotés des Algériens ? 

Iveton et Henri Maillot se pensaient et se vivaient comme algériens, et non français. Ils n'étaient pas des « pieds-rouges » venus prêter main forte à l'indépendance. Ils n'étaient pas des Français engagés, comme le cinéaste René Vautier, dans une lutte étrangère. Ils étaient les citoyens d'une nation qu'ils rêvaient plus digne, c'est-à-dire débarrassée des structures impériales et garante de l'égalité complète de chacun de ses membres – arabes, kabyles, juifs, « européens ». Ces pages sont bien sûr un hommage, mais un hommage, avant tout, à la fraternité politique qui seule rend possible le dépassement du sang, de la race, de la communauté religieuse et de l'identité butée et sourde : sont frères (ou sœurs) ceux (ou celles) qui se battent.

Un premier roman, un grand succès. Peut-on espérer un deuxième roman ?

Je travaille actuellement sur un ou deux textes. Je n'ai pas la moindre idée du temps que cela me prendra, mais j'espère parvenir à sortir un second livre, oui.