dimanche 16 juillet 2017

Entretien De nos frères blessés - juillet 2017

(Uniquement paru en langue allemande)


Par votre roman De nos frères blessés, sur Fernand Iveton — qui a installé une bombe pour le Front de libération nationale —, vous avez provoqué vous-même une « bombe », comme le journal L’Humanité l’a fait remarquer. Comment expliquez-vous que ce cas « Iveton » soit à ce point tabou, jusqu’aujourd’hui ?

Plus que « tabou », Iveton était complètement oublié. Tentons quelques hypothèses. Sa décapitation fut ratifiée par Mitterrand et la gauche de gouvernement — le Parti socialiste, dont nous célébrons actuellement le suicide — n’assume pas cette séquence historique, pas plus que son tropisme colonial historique. Les pieds-noirs occupent dans le récit national la seule place de « sacrifiés » et de « victimes » : Iveton est encombrant puisqu’il peut reconfigurer cette narration ; il est « parti » la tête haute — sa vie induit qu’il existait peut-être une autre voie, celle d’une nation indépendante pluri-ethnique. Le PCF ne l’a pas érigé en mythe, contrairement à un Guy Môquet. L’anticommunisme reste vivace et Iveton n’est pas dissociable de son engagement révolutionnaire : ce n’est pas un humaniste libéral, propre sur lui et aisément maniable. Enfin, la guerre d’Algérie demeure un sujet plus que sensible, en France : l’hystérie domine les débats et toute parole critique à l’endroit de la puissance étatique (qui n’est d’ailleurs pas « la France ») est qualifiée de « repentance ». 186 ans après la prise d’Alger (que saint Tocqueville applaudit, désireux de voir les troupes « ravager » l'Algérie et « détruire tout ce qui ressemble à une agrégation permanente de population »), un candidat à la présidentielle peut nous raconter que la colonisation fut un « partage des cultures » : il faudra encore du temps… Iveton possède en revanche une rue à son nom en Algérie et c’est lors de recherches, liées à des amis algériens, que j’avais découvert son parcours.

Bien que Camus essaya de sauver Iveton et que Sartre écrivit un texte en son souvenir, publié par Les Temps modernes, le nom « Iveton » n’apparaît pas dans les grandes biographies de Herbert R. Lottman, Olivier Todd, Annie Cohen-Solal ou Bernard-Henri Lévy. Est-ce à supposer qu’ils passent intentionnellement sous silence le cas d’Iveton ?


Une précision : les sources disponibles ne permettent pas de se passer du conditionnel : si André Abbou a bel et bien déclaré que « Camus, à [s]a connaissance, est intervenu » (« Il semble que Camus soit intervenu — comme dans de nombreux autres cas — pour éviter l'exécution capitale. », peut-on également lire dans le quatrième volume des Œuvres complètes de l’auteur, en Pléiade), Christiane Chaulet Achour avance qu’il n’a pas participé « au soutien » d’Iveton, précisant même que « Roblès en avait informé Camus et lui avait demandé d’intervenir, ce que Camus avait refusé » (dans la correspondance entre Camus et ledit Roblès, on peut lire, sous la plume du premier : « On a donc tué un homme qui avait refusé de tuer. »). J’ai lu la plupart des auteurs que vous citez mais ne peux évidemment répondre à votre question : il faudrait demander directement aux trois encore en vie. En France, la question de l’indépendance est, intellectuellement, captée par deux figures totémiques, Sartre et Camus : Iveton, contrairement au premier, n’avalisait pas la mort des civils et, à rebours du second, n’entendait pas « retourner à sa communauté » — l’ouvrier tourneur qu’il fut n’a pas l’aura des hommes de lettres ; on ne glose pas sur lui. Iveton occupe dès lors une position singulière, peu sujette à récupération.

 « Un spectre hante la France, celui de l’Afrique », a écrit Yannick Haenel dans son roman Les Renards pâles. Doit-on considérer le colonialisme et la guerre d’Algérie comme le traumatisme français ?

La Seconde Guerre mondiale — la collaboration et le génocide des Juifs — demeure la commotion nationale la plus vive. J’ai le sentiment, comme de nombreux proches, d’avoir grandi avec cette période, d’en être imprégné intimement, familièrement : films, livres, tous en grand nombre. Il m’a en revanche fallu creuser par moi-même et par après (le système scolaire, s’entend) l’histoire coloniale et impériale européenne ; il m’a fallu chercher Henri Martin et le général Giáp, le grand chef Ataï et La Question d’Henri Alleg, le village de Deir Yassin et l’assassinat de Patrice Lumumba, le port négrier du Havre et l’empoisonnement de Félix-Roland Moumié. Nous avons digéré Vichy et établi, dans les grandes lignes, une sorte de consensus qu’il est — c’est heureux — difficile de contester, sauf à risquer les foudres publiques. Le colonialisme, dont la page n’est d’ailleurs pas tournée à l’échelle du monde, reste un chantier truffé de pieux et de mines : l’idée, pourtant évidente et banale pour qui prend la peine d’examiner l’affaire, qu’il existe un continuum entre colonialisme et nazisme suscite encore des cris de bonnes sœurs. Hitler a dévoré notre mémoire, ne laissant à Léopold II qu’un petit coin de table : Lacan disait du retour du refoulé que « Ça parle là où Ça souffre ». Il nous faudra, sans nul doute, encore parler.

Pendant la guerre d’Algérie, il y avait des événements horribles — pas seulement en Algérie, mais aussi en France (le massacre du 17 octobre 1961 par la police française, par exemple). La presse a gardé le silence. Existe-t-il aujourd’hui, dans la jeune génération à laquelle vous appartenez, un désir de traiter la guerre d’Algérie et la colonisation ? 

Cette « jeunesse » n’a pas connu la colonisation de l’Algérie mais a grandi au son de ses ricochets : révélations du général Aussaresses en 2001 ; débat houleux, quatre ans plus tard, quant au « rôle positif de la présence française » dans les anciennes colonies ; vives polémiques autour du film Hors-la-loi en 2010 ; bras d’honneur d’un ancien Ministre de la Défense, deux ans plus tard, à propos des crimes perpétrés en Algérie ; omniprésence médiatique de quelques voix nostalgiques de l’empire ; bref, il faudrait vivre dans un terrier ou une salle de marché pour croire que « le passé » est chose classée. Il nous irrigue, nous construit, voire nous classe. Je me garderais bien de parler au nom de toute une génération, tant je sais qu’elle n’a rien d’homogène et dois aux précédentes ; il n’en reste pas moins qu’il existe en effet, plus largement que le seul cas algérien, un « mouvement » hexagonal et international qui investit en profondeur ces questions — coloniales, post-coloniales, décoloniales. La présence, nombreuse en France, d’héritiers de l’immigration joue un rôle particulier : les descendants des mémoires collectives colonisées et colonisatrices vivent à présent ensemble, forment des unions mixtes et ont, cahin-caha, à gérer ces histoires, c’est-à-dire l’Histoire, en partage. Mon livre, du moins l’espérais-je, apporte sa petite pierre à la tâche : l'État français a exécuté un pied-noir, qui aimait la France, pour sa lutte aux côtés d’indépendantistes, arabes et juifs, sans toutefois approuver toutes les méthodes du FLN. Il y a, dans cette voie de l’entrelacs, du faîte, matière à panser puis avancer. 


Ce n’est qu’en 1990 que la guerre d’Algérie fut reconnue comme telle. Mais, jusqu’aujourd’hui, aucun Président n’a eu le courage d’admettre la culpabilité de la France. Lors de son campagne électorale, Emmanuel Macron a qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité » et a dû encaisser tant de critiques qu’il ne parle plus que d’un « crime contre l’humain ». Croyez-vous que Macron, comme président, va avoir ce courage ?

Macron est passé maître dans l’art de ménager la chèvre et le chou — difficile, dès lors, de savoir ce qu’il pense puisqu’il jure chérir le poison et son remède. Il y eut en Algérie, déclara-t-il aussi, des « éléments de civilisation et des éléments de barbarie » : j’aime mieux lire Aimé Césaire. La lecture de la Charte de Londres, qui, pour la première fois, a défini la notion de crime contre l’humanité, devrait apaiser les cœurs excités : elle recouvre « l'assassinat, l'extermination, la réduction en esclavage, la déportation, et tout autre acte inhumain commis contre toutes populations civiles » — des têtes congolaises tranchées pour le caoutchouc aux enfumages dans la région du Dahra, du massacre de Graziani à Addis-Abeba aux viols de Malgaches en 1947, il y a bien crimes étatiques, systémiques, structurels. Permettez-moi, du reste, de rester plus que circonspect lorsque l’on apprend qu’Emmanuel Macron recevra Benjamin Netanyahu afin de commémorer la rafle du Vel d’Hiv : solder le passé, c’est bien ; encore faudrait-il en saisir les leçons et se tenir loin du Premier ministre responsable de la mort de 1 462 civils palestiniens lors de l’attaque contre Gaza, en 2014. 

Dans votre roman, vous décrivez la peur et l’hystérie provoqués par les attentats terroristes et les traitements inhumains qu’ils ont généré, comme la torture. Au regard des derniers attentats terroristes en Europe, croyez-vous qu’il existe, une nouvelle fois, le risque de trahir les valeurs de l’humanité ? 

Il y a loin — malgré l’atrocité qu’il y a à cibler des populations civiles — entre les attentats du FLN et ceux de Daech. Les premiers s’inscrivaient dans le cadre d’une lutte d’indépendance, conduite par des maquisards et réprimée par l’un des États l’un des plus puissants du monde ; les seconds n’ont pas la moindre portée libératrice : ils sont « l’œuvre » de fascistes rompus au commerce du pétrole et à l’extorsion de fonds, au sommet, et au brigandage, à la base. Les « valeurs de l’humanité » (expression que je ne suis pas sûr de saisir, au regard de ce que l’humanité peut faire subir aux bêtes qu’elle juge indignes des mêmes honneurs) ne sont, quoi qu’il en soit, pas à chercher du côté des « chevaliers du califat » ni des « démocrates du monde libre » : n’oublions pas que les cadres de Daech ont mis au point leur projet dans la prison américaine de Camp Bucca, durant la guerre d’Irak menée par la coalition que l’on sait… Reste aux peuples de tenir bon, contre les oligarques qui les gouvernent et les assauts théocratiques, en rejetant, d’un même élan, les mesures liberticides (on se souvient de François Hollande avouant que « c'est vrai, l'état d'urgence a servi à sécuriser la COP 21 ») et les assimilations indues (prétendre que le milliard et demi de musulmans du monde est complice de Daech, c’est oublier que les premiers sont, numériquement, les premières victimes des seconds). L’humanité tient, toujours, dans la double exigence, le double front. 

Vous touchez également à la controverse mouvementée entre le communisme et l’anticommunisme. À l’époque de votre roman, on a cru à la révolution socialiste mondiale ; aujourd’hui, on n’y croit plus. Le capitalisme a envahi le monde. Mais la question sociale, que vous montrez aussi dans votre roman, reste ouverte… 

Une récente étude d’Oxfam a fait savoir que les huit hommes les plus riches du monde possèdent autant que la moitié de la population mondiale : la guerre sociale est omniprésente et quotidienne. Parler du passé pour le seul plaisir d’employer l’imparfait est un peu court — Iveton est tombé mais ses idéaux n’en finiront pas de marcher : c’était aussi, en creux, le propos du roman. Tant que l’on comptera plus d’accidents du travail dans le bâtiment que dans les agences de publicité, tant qu’il restera des salariés ou des chômeurs inquiets face à leurs factures ou incapables de partir en vacances, tant qu’il existera des gens qui n’ont pas les moyens de soigner leurs dents et d’autres qui les blanchissent, tant que la part des catégories socioprofessionnelles supérieures sera de 80 % à l’Assemblée nationale, tant qu’il sera possible qu’un président de la République puisse parler de ceux « qui ne sont rien » et rester au pouvoir, cette question sera grande ouverte et la littérature aura son rôle, par trop modeste, à jouer. 

Vous ressuscitez Fernand Iveton : un individu avec son enfance, son amour et ses convictions. Est-ce cela dont la littérature — et la littérature politique — se montre capable : mettre le doigt sur un problème de façon émotionnelle ?

La littérature, telle qu’elle me porte, m’apparaît comme une pensée qui transpire. L’espace possible de la raison charnelle, de l’Idée qui consent à se perdre, de la connaissance qui gratte ses croûtes. Le champ où se croise l’art et le signifiant, la chose écrite et la chose publique, l’individu et la Cité. Je l’aime fil-de-fériste, la littérature, le cul entre deux chaises, soucieuse de rythmes et de déliés autant que de déplacement, d’émancipation et de combat. Une littérature tenant à distance l’esthète autant que le distributeur de tract, le formalisme autant que l’écriture blanche. Une littérature qui ne soit pas qu’un décalque du monde (sa structure, sa hiérarchie, ses rapports de pouvoir) mais fasse problème et pose question ; une littérature de la tension, du pli, de la transformation — la résolution, si résolution il y a, utilise alors les affects et la couenne autant que la théorie et la logique. 

Dans une interview pour Mediapart, vous souleviez le risque, possible, d’usurper la parole de l’Autre, de l’Arabe. Cela signifie-t-il que vous ne pouviez, en tant qu’écrivain français, n’écrire que sur quelqu’un comme Iveton, le seul Européen exécuté dans cette guerre ?

Le romanesque ne serait-il pas affaire de centimètres ? Le philosophe ou le théoricien possèdent les outils, analytiques, statistiques ou conceptuels, pour appréhender n’importe quel objet par-delà le temps et l’espace : gravité quantique, taux de fécondité en Asie du Sud-Est, rôle de l'État chez Lénine ou rapport au monde de l’abeille dans Concepts fondamentaux de la métaphysique. Le romancier ou le poète se doivent de « sentir » en plus de comprendre. De saisir de leurs propres doigts une peau, un cri, un respir, la peur, la haine ou le désir. Plus son objet s’éloigne, plus l’écrivain aura recours aux projections, aux « recherches », à l’imagination : c’est un risque, un écueil, un pari, un défi — Flaubert écrivait, dans sa correspondance, que l’écriture de Madame Bovary fut un « tour de force inouï » tant il ne « portait point dans ses entrailles » ce personnage. Les sens ont la vue courte, il faut croire… « J'écris sur la culture afro-américaine pour la même raison que Dostoïevski écrivait sur la culture russe : c'est ce que je connais, ce qui compte pour moi, ce qui stimule mon imagination », dit aussi Toni Morrison. C’est une humilité subie ou acceptée, la conscience d’être situé : il m’est probablement plus commode d’incarner, par la langue du roman, un jeune homme blanc communiste de culture chrétienne dont le français est l’idiome qu’une adolescente shintoïste de Takayama ou qu’un vieil âne du Midwest. Cette banalité posée, je tenais également, en me concentrant sur Iveton, à conduire le combat, celui de la mémoire pour demain, sur le terrain de la France : d’où Mitterrand en épigraphe. Iveton se vivait comme « algérien » mais mon pays le tient encore pour « français » (et une partie de l’Algérie aussi, probablement) et c’est « un Français » qui a été décapité — une histoire de famille, en somme… 


Vous avez une vie dans la retraite de la Normandie, où vous vous consacrez à la littérature. Un autre écrivain vivait ainsi : Alain Robbe-Grillet. Dans une interview, il m’avait souligné l’importance de la patrie littéraire — l’appartenance à un groupe. Seule la création d’un groupe (aux éditions de Minuit) a donné la possibilité à Claude Simon, Marguerite Duras ou Natalie Sarraute de créer leur œuvre littéraire et de devenir connus. Comment considérez-vous cela ? 

Retraite est un bien grand mot ! Je vis en province, comme quelques dizaines de millions de concitoyens : ni plus, ni moins. « Devenir connu », comme vous dites, est une passion qu’il m’est très difficile à comprendre. Je dois vous avouer — c’est assez ridicule — que j’ai longtemps eu envie de lire L’Art français de la guerre mais qu’il m’a fallu attendre quelques années, après qu’on me l’ait offert, tant le bruit et la médiatisation m’éloignent de tout ce dont ils s’emparent. Le devant de la scène, parfois utile dans une perspective de lutte militante, tord les mots pour les faire rentrer dans ses tuyaux. Je dois vous avouer également que les écrivains que vous évoquez ne me sont pas familiers. Le mot « groupe » me conduit, intuitivement, vers la politique bien plus que la littérature : la zone du « nous », celui que je fais volontiers mien, le « nous » des camarades et des amis, de tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ne parviennent pas à habiter le monde tel qu’il est conçu, régi et découpé. 

Vous avez dit dans une interview que De nos frères blessés n’est pas le premier roman que vous avez écrit. Quel était-il et sur quoi travaillez-vous maintenant ?

C’était en réponse aux divagations de quelques nigauds, donnant dans le commentaire littéraire comme d’autres dans la course hippique, qui avançaient que je serais un célèbre romancier caché car je ne nourris pas de passion particulière pour les plateaux de télévision. De nos frères blessés est sans contredit mon premier roman ; j’ajoutai : mon second, à la rigueur, si l’on compte un manuscrit que j’avais achevé mais qui n’avait pas été retenu par mon éditeur. Il traîne aujourd’hui dans mes tiroirs et je ne compte pas le reprendre. Il se déroulait entre l’Union soviétique, la Roumanie et la France ; il parlait de socialisme, de suicide, d’amour, de problèmes aux poumons et de cochons. Je viens de publier mon second ouvrage, S’il ne restait qu’un chien : un livre-disque de poésie aux côtés du rappeur D’ de Kabal. Je travaille depuis un certain temps sur un récit, une sorte d’enquête, qui se déroule dans le Pacifique — j’avance en parallèle un autre récit, une fresque sur l’espoir révolutionnaire au XXe siècle, de la Sarthe au Mexique.

(Der Standard, Autriche, juillet 2017)